samedi 2 juillet 2016

Beffroi (extrait 2)


Les bateaux n’étaient plus utilisables, beaucoup avaient été coulés… Seul un petit bateau de pêche se tenait tranquille, fier et intact.

J’aimerais voler ce bateau là-bas
pour passer de l’autre côté du monde
afin de rejoindre ma mère toujours en pleurs,
ma mère en sculpture de douleurs.

T’aimes bien ce rafiot ? Sérieux ? On verra ça plus tard ! Pour le moment, j’ai drôlement soif…
Ils se dirigèrent vers une rhumerie qui paraissait plutôt calme au premier abord. Ils poussèrent la porte :
À  l’intérieur ça braillait dans tous les coins !
Des hommes et des femmes se dandinaient, ivres, dînant salement attablés, se bâfrant de poissons fluorescents, se cambrant, se sermonnant, larmoyant comme des saints qu’on aurait trop baffés, palabreurs mités léchant, se touchant, bouteilles de Muscadet fracassées sur le sol en terre battue, des créatures en fin de cycle, des anti-héros de la fin des temps, geignant, gobant liqueurs fortes, fumant clope sur clope.
Alan s’installa au comptoir et commanda une pinte et un shot, le barman avait le visage percé, ses yeux bleus renfermaient des racines palpitantes que l’on mange dans les Forêts de l’enfance.
Une femme dépourvue de bras s’approcha d’Alan, fais-moi boire, beau gosse, utilise cet entonnoir, gave-moi, remplis-moi du sang de la terre !
(Percy, attristé, restait prostré dans l’arrière-cour, essayant tant bien que mal de dormir, mais le tapage l’enveloppait : ne pas devenir violent, laisser faire Alan, le laisser se lâcher un peu, cet alcoolique irrécupérable, ce vieil adolescent, attendre que la fête se finisse, attendre.)
La manchote embrassa goulument Alan, puis s’enfuit vers les chiottes pour vomir sa vie d’avant, celle que l’on voulait oublier, cette vie ensoleillée et fausse, cette vie spectaculaire.
La Réalité-nuit, c’est oublier sa vie d’avant, sa vie d’asservissement !
De tout dans ce rade : un homme velu aux bras immenses, un bûcheron qui vend du tilleul hallucinogène, une sage-femme qui se prend pour la Lune avorteuse, deux putes déclamant du Lautréamont à tue-tête en s’épilant les jambes, un artiste-peintre s’enfilant cul-sec de la peinture à  l’huile, un informaticien calculant son taux d’endettement en se frottant les mains au-dessus de l’écran éteint de son smartphone, un chauffeur de taxi s’insultant lui-même en se mordant les lèvres, un député sourd se trifouillant le nombril, un jeune étudiant politisé crachant du feu, un mendiant balafré au sourire éternel salua Alan en dansant, une fille à papa vaguement mannequin se shampouinant les cheveux à la Veuve Clic criait : qu’on me cunnilingue ! J’attends ! Allez ! Venez-y ! À moi ! Un petit vieux tremblant sauta le pas, tendit sa bouche édentée, sortit sa langue, puis hurla de douleur, la petite pute avait truffée sa chatte de lames de rasoir…
Foule massée, hétéroclite, se frôlant, luisant, s’accordant en parfait déments, se rendant malades d’amnésie, s’évertuant à tout brûler, famille, travail et cercles vertueux préconçus…
La Réalité-nuit, c’est oublier sa vie d’avant, sa vie d’asservissement !
Ne pas se justifier, rire ou pleurer, ne rien garantir, ne plus.
Les humains blafards s’étaient réunis partout, au hasard, usés, écœurés, ils déversaient par terre leurs passés, leurs éducations… Leurs principes, ils les vomissaient dans les bars de toutes les contrées, tous les ports, tous les quartiers dortoirs de cet occident dévasté par la marchandise, la Sainte Flibanque…
Cette rhumerie empestait une espèce de liberté écorchée, on se disait : sûr que c’est la fin d’un cycle, sûr que ce sont les derniers jours de l’humanité !
Les clients de cet antre de l’ivresse se touchaient, vibraient, parlaient sans se mentir, sincères, brèves remontrances, outrages à philosophes, les odieux pardons collés sur les murs, les doutes écrasés dans les cendriers, les remords pesants enfin dilués dans des pintes de bière ambrée…
Un vieux marin surexcité déblatérant, prit Alan à partie, tu dis que t’es poète, assieds-toi avec moi, bois un coup, et gratte un peu la peinture de cette table, regarde bien mon gars, ah ! Les vieux poèmes ! Gravés par les pirates eux-mêmes, des anarchistes de la mer, lis donc, mate comme c’est beau, c’est l’infini tous ces mots, c’est du solide, du spontanée ensanglanté, du pur jus, du poème qui tord le temps, du lyrique qui érige des cathédrales de chair fraîche, ça te rend fou, hein ! Vois ces phrases d’un autre siècle, ça c’est de l’horizon, ça c’est de l’organique, tu vois, t’entends ?   L’organique, y’a pas plus haut que l’organique, et l’instinctif,  qu’est-ce tu penses de l’instinctif ? Rien, évidemment ! Et la vraie poésie, tu vois ce que c’est la vraie poésie ? Tu l’as devant toi, tout autour de toi, elle est partout, elle s’infiltre, elle te noue l’estomac, elle te triture l’inconscient, elle t’arrache la langue, elle se diffuse dans ta chambre d’effroi, elle sent la mort et la renaissance, et même que parfois elle se repose tranquille sur mon bateau de pêche, là-bas ! La vraie poésie, ça s’accouche aussi sur des pontons de mépris, regarde ces femmes qui la mettent au monde, ça n’arrête pas, elle se propage, elle contamine les cœurs, elle te fait voyager dans le temps, elle convoque les ancêtres, elle questionne les hommes du futur, elle se change en Ombres perverses, elle collabore avec la Lune avorteuse, elle soutient de tout son corps la Réalité-nuit !
Les voix, les têtes tordues, les rires, les cris, les bouches humides, les sexes rougis, les seins nus, les bites branlées, les dos tatoués, les odeurs de pisse, de sueur, de tabac, de gnôle, de sirops, de menthe, les tables renversées, les néons, les chiens à trois pattes, les assiettes sales, les verres brisés, les ailes de poulets, les arêtes de poissons, les carcasses de homards, les coquilles d’huîtres, la pendule arrêtée, le temps qui ne défilait plus, le présent permanent, la fenêtre ouverte, et ce dehors, ce soleil qui ne se levait plus, et ce vent, et le bruit des vagues, et cette pleine lune éternelle, et cette foutue nuit non-stop, toujours la nuit, encore, cette terre rouge, ces chaises en bois, ces chiottes taguées, ces portes sans poignées, cette toile penchée, ce grand miroir, et tous ces personnages provenant de toutes les époques, de tous les pays et de tous les romans, tout dans ce bar semblait ce mélanger, les images et les sons se mixaient dans sa tête ébouillantée, il en tenait une bonne, la cuite du siècle, du jamais bu, Alan tournoyant, riant aux éclats, chialant comme un môme, dansant, caressant les culs en nage, embrassant les hommes, les femmes et les animaux empaillés.


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