samedi 2 juillet 2016

Beffroi (extrait 1)



21 mars, le printemps est là. Tête d’Alan Beffroi en mauvaise descente. Tête plissée surplombant un corps-athée grelottant, courbaturant ce foutu présent. Tête triste frôlant les terrasses fermées et embuées sous ce ciel lourd (pourtant pourvu de marcheurs magnifiques) mais honni par l'hiver qui se termine : saison qui fut une fois de plus dénuée de la moindre nuit salvatrice, saison-nation qui n'est ni plus ni moins qu'un seul et même Jour Figé dans lequel tu t’encomates… Tu te vois, toi, éternellement congelé dans un présent superficiel parmi toutes les déceptions que tu as subies dans ta courte vie ? Regarde-toi parmi les morts-vivants qui tournent en rond : rien n'est détruit, tout est en place, la torture cérébrale tourne à plein régime, , à la chinoise de Mao, « lavage de cerveau », même si aujourd'hui la Sainte Flibanque n'utilise plus ce terme (devenu tabou dans notre Société tragilibérale). Mais nous sommes quand même une bonne masse de losers, pense-t-il à voix haute, un bon troupeau bavant trimant vieillissant à même la rééducation par la surconsommation… On se fait défoncer, violer par le marché dans des boudoirs technologiques, trois générations de Justines marketées que nous sommes en réalité, dont les peaux souillées nous enveloppent telles des suaires de résignations, se dit-il fièrement, assis à la terrasse du café le Cyrano dans la rue Biot près de la place de Clichy… C’est bon ça, faut que je le note… tels des suaires de résignations… Puis il songe à Louis-Ferdinand Céline : place de Clichy… Moi, en tout cas, sûr que je ne m’enrôlerai pas dans l’armée ! Et il sourit. Il fait le malin. Il commande un café allongé extrêmement cher, putain, c’est ma faute tout ça, travaille plus ! Gagne plus ! Profite plus des autres ! Parasite le monde ! Ou bien apprends à aimer galérer ! Mais fais un choix ! Décide-toi, Alan Beffroi ! pense-t-il à voix haute. Une femme assise à côté de lui, belle quadragénaire toute blonde et toute bête à manger du foin, sirote un Coca zéro en le regardant bizarrement, elle porte une oreillette de portable… Pourriez-vous parler moins fort, s’il vous plait ? Je suis au téléphone, et c’est hyper important… Merci… Raccroche pas, y’a un mec juste à côté de moi qui causait tout seul et je t’entendais pas… Eh oui, y’a des mecs plus tarés que toi… C’est dur à croire, hein ? Mais ça existe. Non tu ne le récupéreras pas ce week-end ! Non je te dis ! Tu as la garde un week-end sur deux, rappelle-toi, connard ! C’est pas mon problème ! Fallait y penser avant de me tromper avec une gamine de 19 ans ! M’emmerde pas ! Elle raccroche. Le café refroidit. Alan paie et s’en va.


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