lundi 13 janvier 2014

CHRONIQUES DU DIABLE CONSOLATEUR de Yann Bourven (éditions Sulliver, octobre 2013)









ARTICLES, EXTRAITS



Critique de Marie de Tilly, pour le Point.fr








Critique de Jacques Lovichi - La Marseillaise 





Ce n'est absolument pas un hasard si cette chronique débute par une citation tirée toute fraîche de "l'Alchimie du verbe" d'Une saison en enfer (en un autre sens j'aurais pu citer également Isidore Ducasse). C'est qu'il s'agit ici, précisément, de verbe et d'enfer. C'est aussi que l'écriture de Yann Bourven (dont j'ai déjà signalé la parenté à propos de Maclow, Ville-Fièvre aux mêmes éditions), tout en gardant sa spécificité, fait singulièrement songer à la technique et à l'objet des écrits de "frère Arthur". Mais également, je l'ai dit, à la poésie de Maldoror.  


















EXTRAIT 



LA JOURNÉE DU QUATORZE JUILLET


Je nous vois cernés et haletants dans notre grand lit, Ihnès. La nuit va bientôt tomber. Tiens, revenons à nos moutons de fiction... Plus tard je te raconterai le retour des disparus et je t’expliquerai ce que cet événement magique provoquera en ville et tu seras bien impressionnée ! Patience, nous y reviendrons !... Ne vois-tu pas que les jours s’écoulent nerveusement ? On a l’impression que Paris est au bord de la guerre civile. Je me demande souvent comment font tous ces gens grouillant dans cette ville-musée prétentieuse pour ne pas s’égorger à chaque coin de rue… sûr que la peur de la taule les maintient tranquilles ! Alors pour évacuer au plus vite ces envies de meurtre ces résignés grotesques se mettent à surconsommer encore et encore et à se défoncer à grands coups de drogues quelles qu’elles soient, c’est aussi simple que ça… Quant à moi j’en suis aussi  bordel ! Et je survis comme je peux ! Écrivant un peu et buvant et sortant beaucoup : désespéré comme il se doit. Tout en refusant de mourir juste histoire d’assister à la véritable fin de l’Histoire ! Puisqu’il n’y a que le Chaos qui m’attire et qui m’inspire et qui regorge de poésie-vérité ! Le jour Ihnès, le jour je ne pense plus à rien perdu là en plein désastre ! Alors je m’occupe : en sautillant de petits boulots en petites misères. Oui, je m’occupe ! L’avenir me hante comme un fantôme et il respire dans la chambre et sa langue chaude lape le frisson de mes bras. Puis cette présence sensuelle s’évapore ou se fond dans les murs. Elle abaisse le plafond, qui m’éclate le crâne ! Alors je me réveille en sursaut et je ramasse les petits os et les bouts de cervelle éparpillés, puis je reconstitue ma tête.
Oui, la nuit, dans ma chambre, je distingue nettement cet avenir maudit malgré le noir complet : il coule entre mes yeux écarquillés. On me dit que ce sont des terreurs nocturnes ou des paralysies nocturnes ce genre de choses nocturnes mais ce n’est que l’avenir qui me harcèle et il est bien réel… Tiens, écoute, je vais te donner un exemple : le matin du quatorze juillet je me suis levé tout engourdi après une de ces nuits de sommeil bombardées de cauchemars tous plus horribles les uns que les autres. Tu t’étais absentée pour quelques jours. Et je me sentais tout à fait seul. J’ai décidé de me balader dans les rues chargées de doutes. J’étais là, une barre au crâne, comme nu, et les passants ressemblaient à des limaces géantes qui défilaient en rampant et en grognant dans la boue, survolées par des hiboux klaxonnant. Je me suis reculé et je me suis frotté les yeux et la rue est redevenue humaine. Alors je suis allé acheter du pain et du café et je suis rentré… Et sur la table basse j’ai remarqué que deux fœtus de chiens étaient immergés dans ma bouteille de whisky dont je n’avais bu que trois verres la veille ! Alors je l’ai jetée à la poubelle, un peu déçu. Et bien sûr je l’ai récupérée quelques minutes plus tard parce qu’en y regardant de plus près je me suis rendu compte que les fœtus avaient disparu. Après ça je me suis allongé sur le canap’ pour souffler un peu puis je suis allé prendre une douche, je me suis frotté vigoureusement, je me suis séché et j’ai allumé la radio. Ensuite j’ai ouvert les volets, j’ai attrapé une chaise, je suis passé par la fenêtre et je me suis posé dans la cour au soleil. J’étais bien mais ça n’a pas duré…  Je me suis mis à regarder mes mains qui vieillissaient à vue d’œil : mes paumes se craquelaient comme une terre asséchée ! J’ai paniqué : étais-je endormi ? J’ai foncé dans l’appart ! Phalanges à vif je me suis mis à gratter un pan de mur. La tapisserie tombait en lambeaux puis derrière un message est apparu : 
Les nuits ne sont que des moteurs et des montres arrêtés,
Transporte-toi vers l’horizon à pied,
Cours mais saigne en silence s’il te plaît,
Car ton cri salutaire couvre tes horribles cauchemars,
Qui sourdaient de la libre pensée que l’on vient juste d’enterrer. 
Tu as déjà vécu ce genre de matinée, Ihnès ? Non ? Parce que moi ça peut m’arriver ! Attends, cette foutue journée n’est pas finie ! Donc après avoir lu ce message je me suis allongé sur le lit et les draps souillés m’enveloppaient comme un suaire de sacrilège. J’avais très mal au dos et je me suis dit :
Mon monde est en train de basculer, je suis juste là, tout en bas, allongé dans un pré, hilare, contemplant au-dessus les tombes flottantes sur lesquelles sont assis mes Anges de la Mort que j’ai enfin réussi à apprivoiser ! 
En clair, je crois que je perdais la tête… Quel début de journée merdique tu imagines bien ! Vers midi je suis allé manger dans la cuisine : j’ai englouti une aile de poulet puis un morceau de fromage. Je mâchais comme un idiot mais ça n’avait plus aucun goût ! J’ai recraché une boule de chair lumineuse ! Un nouvel organe qui a roulé sur le plan de travail et a rebondi sur le sol avant de s’échapper par la fenêtre ! Dans l’après-midi j’ai entendu les gens qui hurlaient de douleur et de joie mais moi je ne pouvais plus bouger, paralysé je devinais la panique dans les rues. J’attendais le silence salvateur ! Une heure plus tard j’ai enfin pu m’extraire du pieu… J’ai ouvert un livre au hasard mais les pages étaient blanches ! Un autre livre et idem ! Les mots s’étaient envolés et dehors les gens s’étaient tus ! Inquiétant… Je suis sorti et ai traversé la cour pour regarder dans la rue : la foule devait s’être retirée comme la marée. Mais vers dix-sept heures les mots étaient de retour ! Comme les gens ! Ressac ! Ressac ! Je me suis encore pointé dans le hall de l’immeuble pour observer et dans la rue c’était noir de monde ! Ça hurlait ! Ça s’égorgeait ! Ça se planquait derrière les voitures ! Ça se kidnappait !  Ça s’écharpait ! Je me suis tiré rapide et je me suis enfermé chez moi : mais les mots hurlaient dans les pièces. Je me suis bouché les oreilles en pleurant, de nouveau paralysé par la peur ! Et je me suis dit :
Il faut attendre que tout se tasse, les hommes et les mots se reprendront en main ! 
Là, j’avais vraiment basculé de l’autre côté… Les mots d’effroi tourbillonnaient autour de moi, étrangers, cherchant la page sœur ils fouillaient les recoins et je les voyais distinctement :
Société ! Tueur ! Monde agonisant ! Vive la liberté ! Absurde ! Nouveaux ! Maux de tempête ! Terreurs nocturnes ! Carnavals ! Cimetières de richesses ! Trouilles ! Tumultes ! Charmes aiguisés ! Chambres noires ! Souillures ! Rêves de fusillés !
Ce genre de mots ! Fallait que je reste ici tout seul. Fallait que je m’engage à fond. Fallait que je me noie dans mes satanés mondes imaginaires, tu vois ce que je veux dire Ihnès ?  
 « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
    Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
    Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
    Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits. »
J’ai pensé à Baudelaire, à nos angoisses d’hommes et à ce magma de cauchemars en fusion qui se répandrait dans les villes immobiles. À l’amour balancé sur les trottoirs, que les chiens dévoreraient et qu’ils chieraient quelques heures plus tard dans les jardins d’enfants. Voilà à quoi je pensais Ihnès ! Vers vingt heures j’ai repris mon souffle et je me suis jeté sur la bouteille de whisky ! J’ai ri à gorge déployée ! J’ai fouillé dans les poches de mon jean et j’ai récupéré un sachet contenant un fond de cocaïne. Je l’ai éclaté sur la table basse et je me suis préparé les quatre dernières traces. Je tapais et je buvais et j’étais pratiquement heureux. Mais j’ai vite déchanté parce que le sachet était complètement vide et qu’il ne me restait que deux verres de gnôle maximum. Alors je me suis mis à chanter très fort et je me suis une fois de plus échappé par la fenêtre et j’ai dansé dans la cour sous les cris et les chants des habitants qui se battaient comme des chiens dans les appartements tout autour ! De retour chez moi j’ai chialé comme un gosse qui se serait égaré dans un supermarché. Vers vingt-deux heures les étoiles de la voie lactée m’ont attaqué par surprise tandis que je me tordais de douleur, un mal de ventre horrible ! Je me suis accroché à quelques pensées positives mais mon appart rétrécissait ! J’ai songé à la mer, calme. Mais cette traîtresse s’est soudainement déchaînée ! Je me roulais par terre ! Je hurlais en m’arrachant les cheveux ! J’ai attrapé un carnet et un stylo mais je ne pouvais plus rien écrire ! Étendu dans mon lit je me suis souvenu de mon enfance et de la forêt sombre qui me digérait. Je me suis dit :
La nuit totale ne va pas tarder, j’ai hâte de m’y perdre, j’attends les réponses !
Dès que je fermais les yeux les cauchemars se succédaient ! Je transpirais et me cramponnais aux draps, tu sais ! Comme je fais souvent Ihnès ! Mais les draps empestaient la mort. Les mots voletaient et se faisaient descendre par les veines de mon cou ! Ils tombaient comme des chauves-souris en poussant de petits cris aigus. Au pied de son lit c’était le charnier poétique. Les phrases se décomposaient, charogne surréaliste. Et des tombes poussaient comme des champignons !
Ci-gît l’espoir, ils ont assassiné la poésie-vérité ! me disais-je enfiévré. Ils m’ont eu, mais qui ! Qui tire les ficelles de la résignation ? 
Il fallait que je me reprenne, parce que j’aurais encore assez de temps pour créer ! Chercher la clé ! J’avais toute la vie devant moi ! Je n’allais pas mourir sur-le-champ ! Donc je me suis endormi calmement… 





Critique de Thierry Jolif - Unidivers

Yann Bourven nous entraîne, par une prose fiévreuse et spectrale, de force plus que de gré, dans une plongée abyssale au cœur d’un territoire en exil du langage, la poésie-vérité. Vrai en tension, submersion de la chair palpitante et rêves nerveux forment la trame crépitante de ces récits noirs aux rythmes spasmodiques. L’étau ferreux de la désillusion, les serres noueuses de la mélancolie la plus pesante ne sont pas, dans l’incandescence du verbe du Bourven, de plates feintes stylistiques. Avec une cuisante acuité, il échappe à l’insipide egoscopie, à la satisfaite auto-fiction. La poésie-vérité est le mensonge vrai jeté à la face d’un monde construit comme vérité mensongère.




EXTRAIT

 

Quelques heures plus tard je longerais la Seine, passerais par Saint-Michel et l’Île de la Cité. Ce serait
le crépuscule tandis que des prières lubriques résonneraient dans la cathédrale Notre-Dame. J’aurais observé
le Fleuve toute la fin d’après-midi, m’arrêtant souvent, m’asseyant parfois au bord de l’eau souillée par le suicide, laissant traîner mes yeux rougis à la surface, espérant apercevoir des sirènes violées et délaissées par des hommes stupides et alcoolisés jusqu’à la moelle…

            — Ihnès, où es-tu ? me demanderais-je à voix haute. Tout le monde te cherche. Si tu es morte fais-moi signe… et j’irai brûler un cierge ou deux… tu vois que
je peux me plier parfois ! Et je tuerai ceux qui t’ont poussée à l’eau, oui ! J’irai venger ton corps noyé ! C’est la nausée qui monte, Ihnès, les gens comme moi, les excessifs, ceux qui fouillent les âmes déçues, emprisonnées dans ces décors virtuels, ceux qui réveillent les corps pourrissant derrière ces murs de cartons pâte, ceux qui détruisent l’univers, ceux qui proposent la poésie-vérité. Les mecs comme moi: sales races! Rêveurs! Branleurs ! À la ramasse ! Soldats coincés entre deux grandes guerres ! Hors de tout ! Eh bien ces gens-là finissent toujours seuls et ensuite morts ! Je devrais être sous l’eau à l’heure qu’il est, à ta place, Ihnès!… 

J’arpenterais les quais sombres que je ne voudrais plus quitter… traversant les arrondissements et survolant les chairs brûlées…







Présentation de André Bonmort
 


Un homme et une femme dans la grande ville. Deux artistes, deux amants intranquilles. « Je nous vois cernés et haletants dans notre grand lit, Ihnès. » La menace et l’angoisse sont partout : « Ne vois-tu pas que les jours s’écoulent nerveusement ? On a l’impression que Paris est au bord de la guerre civile. » L’angoisse, la menace, c’est « la Réalité-jour », ce réel de plus en plus poisseux et violent qui recouvre tout, imprègne les êtres et les dérègle.
Comment résister à cette intrusion vénéneuse autrement qu’en allant puiser en soi, dans son inconscient, les armes de la révolte, le « soulèvement intime », la «révolution du dedans» ? Douze chapitres fiévreux se succèdent, comme autant de combats où le rêve – qui est souvent cauchemar – tente de s’opposer au réel par la puissance de l’imaginaire. Douze chroniques où le Diable consolateur du langage en rupture se dresse comme un ultime rempart. Et nous voici en fuite sous la « Lune avorteuse », le long du « Fleuve noir », embarqués pour « de folles virées dans Tragédie-City ».
«Nous sommes les enfants sacrifiés, qui se loveront parmi les ruines futures de cette civilisation ultralibérale (oui je sais j’utilise des mots de commentateurs avisés en attendant que ça passe, que ça s’effondre comme un château de cartes).»