vendredi 18 novembre 2011

Place de la République, Extrait de "Maclow, Ville-Fièvre" (éd. Sulliver, 2011)



Le lendemain matin je suis réveillé par le ronronnement d’un défilé d’hommes et de femmes penchés en arrière ; je me lève et rejoins ces êtres étranges, véritables zombis qui se rendent je ne sais où en grognant ; je me trouve au milieu du cortège et j’observe calmement le visage pelé de ces créatures aphasiques ; ils sont loqueteux, extrêmement maigres, leurs cheveux sont longs et sales, ils semblent attirés par quelque chose de surhumain ; j’arrête un homme au hasard.

                       - Où allez-vous ?
                       - Place de la République.
                       - Pourquoi ?
                       - C’est le jour des Amnésiques. Le jour de la boustifaille. T’es nouveau, toi.
                       - Je suis arrivé il y a une semaine. Je peux vous accompagner ?
                       - Bien sûr… quelle question.

          La foule se masse autour de la place, les gens attendent. Des camions-bennes et des camions-citernes sont garés en épi ; impatient, mon nouvel ami me serre le bras ; les Amnésiques hurlent : ON A FAIM, ON A FAIM ! Soudain des tonnes de déchets (carcasses d’animaux, restes de restaurants, produits périmés de la grande distribution, ordures ménagères, fruits, légumes et poissons des marchés) sont déversés sur les pavés ; des CRS nous empêchent d’avancer, et un gradé nous crie enfin : ALLEZ-Y ! VOUS AVEZ UNE HEURE ! Les flics s’écartent, les camions repartent ; et les gens se ruent dans cette fange organique hallucinante ; ils fouillent, ils rampent, se roulent dans les déchets, ils reniflent, s’étourdissent, s’alarment, se cambrent, replongent, ils ramassent, décortiquent, ils avalent, crachent, ravalent, croquent, arrachent, s’enlisent, se noient, se maquillent le visage avec le sang, des Indiens, des fous furieux en manque, des sauvages.
                   - Vous êtes complètement malades !
                  - C’est le jour des Amnésiques, mon pote ! Une fois par semaine les riches nous déversent leurs restes ! On est là pour crever de la Fièvre, et c’est tout ! C’est notre punition, notre torture !
                   - Et les autres, les habitants de la ville ? Ils ne font rien ?
                 - Ces abrutis qui assistent au spectacle ? Ces gens sont incapables de se révolter ! Encore moins de nous aider ! Ils se taisent, voilà ! Ils claquent leurs pensions, et ils se démerdent face à cette Fièvre qui les plombe ! Et si jamais ils tentaient d’aider les Amnésiques en leur donnant à manger ou en les hébergeant, ils risqueraient la mort. Tout se sait dans cette ville, elle est truffée de collabos et de caméras numériques. On est tous parqués dans cette ville-prison, et on ne sait même plus pourquoi…

        Des limousines se garent autour de la place, les vitres s’ouvrent et de gros hommes hilares nous balancent les restes de leurs dîners de la veille. Merci ! Merci ! crient quelques Amnésiques, les dieux vous le rendront ! Des femmes portant des manteaux de fourrures prennent des photos de la place noire de monde, flashs ! Elles gloussent, elles s’excitent, certaines s’accroupissent pour pisser près des corps rampants et affamés : il est beau celui-là, et lui ! oh j’adooore son p’tit cul ! Moi je fouille dans cette déchetterie, je retourne les bêtes qui se vident, mais non, je ne vois rien qui pourrait faire l’affaire…
                    - Ne fais pas tant de simagrées, on est pas dans un restaurant étoilé ! Penche-toi et mange ! T’as pas l’choix ! Ils vont tout nettoyer dans une demi-heure ! me dit-il en se goinfrant.
                    - Je ne sais pas par où commencer !
        Je glisse sur une flaque de sang bouillant et me rétame sur un tapis de poissons pourris ; je vomis de la bile dans une tête de mouton écorchée dont les yeux viennent d’éclater ; je ne supporte plus ce ramassis de barbaque fumante et infestée de mouches à merde.

               - Ha ! Tu n’en peux plus, tu suffoques, tu ne supportes pas ces cadavres de bêtes qui jonchent la prestigieuse place de la République ! Mais tu t’habitueras ; l’homme peut faire des choses horribles quand il crève la dalle…
                     - C’est impossible !
                   - Fais un effort, retiens ta respiration, et vas-y, graille ! Avale tout ce que tu peux, foies, côtelettes, couches de bébés, endives, pommes pourries, laitues, merguez crues, fais comme ce mec là-bas ! Allonge-toi sur le ventre pour laper cette flaque d’eau usée ; gave-toi ou la Fièvre te vaincra ! Miam ! Oui ! Déguste ces rognons, ces carottes, ces navets, et ces cuisses de poulets piétinées, tu peux aussi ronger ce fémur humain !
              Alors il se vautre avec les autres Amnésiques dans cette boucherie malsaine et se met à dévorer comme un fauve tout ce qui lui tombe sous la main ; je l’imite, je me jette dans le sang, c’est plus fort que moi, il faut que je me remplisse la panse, il faut que j’ingurgite les viandes pourries les quignons de pain rassis extraits de cette planète qui flambe ; tout est cru, les gens hurlent et boivent le sang des porcs égorgés ; on termine les bouteilles de whisky, on se gorge de bière bon marché ; on se caresse en tendant les fesses, des femmes se lèchent l’anus en malaxant de la terrine de lapin, deux garçons copulent dans la merde et les intestins ; je les regarde en me masturbant nerveusement. Ouais, c’est bien mon pote ! Prends ton pied ! Les gens dansent en se goinfrant, se tartinent le corps, glissent, pissent, ils se couvrent de sang et de viscères et dansent et dansent autour du tas de chairs-peaux-organes-os qui prend l’apparence d’une espèce de statue païenne organique dont les parois purulentes sont léchées goulûment par les Amnésiques nus.

                Soudain la fête est finie. Les flics sifflent et hurlent qu’il nous faut évacuer la place et rentrer ! Ils se servent des choqueurs pour mieux disperser la foule ! Les employés municipaux sortent les canons à eau ; les ordures et le sang s’écoulent dans les caniveaux, les Amnésiques sont terrifiés, ils s’enfuient, courent dans tous les sens, certains disparaissent dans les égouts, d’autres grimpent sur les toits des immeubles.
                     - Fuis, le nouveau, fuis ! Rendez-vous demain, avenue des Épidémies !


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