vendredi 25 mars 2011

Soulèvements (extrait de "Maclow, Ville Fièvre" de Yann Bourven / éd Sulliver / p.97)

Aujourd’hui : tempête – de Fièvres ? – sur Maclow. J’en profite pour me balader sur la plage déserte. Les militaires se sont enfermés dans leurs guérites. La mer est démontée. Je lutte contre les vents, je marche à contre-courant dans les dunes malaxées par les éléments…
À quelques mètres deux miradors s’écroulent : des cadavres de militaires déchiquetés sont projetés au-dessus de ma tête ; je m’abrite derrière une jeep renversée, ce spectacle de désolation me fait rire à gorge déployée.
Une dizaine de tourbillons se forment, soulevant la terre et les taudis du bidonville – peuplé de 200000 Amnésiques – bordant la côte ; des taules découpent des corps fuyants, les flics et les pompiers sont débordés ; je cours en direction du port dont les commerces viennent d’être balayés par des vagues de plus de 10 mètres. L’ouragan est sans pitié. Je décide de me diriger vers le centre-ville. Cadavres gonflés remontant à la surface du Fleuve devenu un monstre magnifique.

Certains contestataires – ceux dont la mémoire est revenue – profitent du chaos pour piller les magasins et les armureries. La révolte s’organise, des barricades sont dressées. Mais il faut faire vite. Une minorité de bourgeois peu courageux fuient à bord de voitures surpuissantes, mais la plupart d’entre eux se mettent spontanément à constituer des milices ; groupes d’intervention impitoyables ayant carte blanche : l’élimination systématique des meneurs est fortement conseillée ; les autres rebelles seront envoyés dans des hôpitaux afin d’être réopérés du cerveau comme il se doit ! Et cette fois, la sainte bourgeoisie espère en faire des Amnésiques à perpétuité ! Il ne faut pas que ça rate, bordel ! Vous entendez ? Mettez-les hors circuit ! Oui ! Débarrassez-nous de ces vermines ! Les ambulances sont partout, il faut faire vite, on décide de monter des blocs opératoires improvisés dans des réfectoires ou des usines désertées.
Ça flingue dans chaque recoin de la ville… Des armes, il nous faut des armes ! hurlent d’ex-Amnésiques insurgés. Fusillez-les tous, pendez-les ! répondent de jeunes héritiers endimanchés. Barrages de flammes. Cocktails molotov. Il faut détruire les symboles, statues des rois, les lieux de culte, les ministères, l’Assemblée corrompue, il faut éliminer les repaires des riches, les hôtels particuliers, les musées glorifiant le pillage des trésors africains, les casernes militaires. Des policiers égorgent des incendiaires dans des ruelles déchirées par les pluies. Avenue des Épidémies : coulée de sang et de boue emportant quelques Amnésiques endormis qui participaient au Carnaval hebdomadaire. Des femmes et leurs landaus sont fauchés par des limousines aux pare-brises défoncés ; des boutiques de luxe, des bureaux, des tramways et des voitures électriques sont systématiquement détruits. Les cimetières éventrés recrachent des milliers d’os qui pleuvent sur les toits des centres commerciaux. Et le quartier des affaires est touché.

Je m’abrite dans une église inondée. Je retrouve l’Ombre-femelle agenouillée dans l’eau boueuse devant une statue de la Vierge. Elle se goinfre de feuilles d’aluminium en pleurant… Elle me voit et me saute dans les bras.
- Le jour est là ! Il s’arrache les cheveux derrière les murs secoués par l’ouragan. Je t’attendais, tes rêves m’ont convaincue ! Je dois te faire visiter ta prochaine demeure – le Beffroi ténébreux ! – d’où tu projetteras ton Langage… Trois Ombres en colère m’ont pourchassée, mon amour, mais j’ai pu leur échapper, viens, suis-moi, c’est juste au-dessus…
Soudain, elle se met à vomir des phrases coupantes ! Elle s’accroche à ma peau tachée ; si elle est malade c’est parce qu’elle avale tout ce qu’elle rencontre, tout ce qui n’est pas vivant : carton, plastique mais surtout feuilles d’aluminium ; elle se suicide à petits feux.
- Pourquoi veux-tu en finir ? On pourrait vivre heureux, tous les deux.
- Je suis déjà condamnée, je ne peux pas changer les hommes, ils ne m’entendent pas. Je n’ai pas de talent.
- De quel talent parles-tu ? Nous sommes seuls face à nous-mêmes !

Trois ours bruns surgissent soudainement dans l’église ! Nous sommes paralysés de peur ; ils se mettent à grogner et à nous insulter avant de s’élancer dans notre direction ! Elle reconnaît la voix des trois Ombres qui me cherchent depuis plusieurs semaines. Nous nous défendons comme nous pouvons, mais leurs coups de griffes sont imparables ! L’Ombre-femelle est défigurée ; je marche sur les lambeaux de son visage…
Violent coup de vent ! Les orgues se détachent et basculent sur les trois bêtes féroces ! Nous profitons de l’occasion pour nous cacher sous un banc ; les ours se dégagent, ils ont l’air sonnés, ils reniflent un Jésus crucifié, grognent, lèvent le museau vers la lumière et tout à coup… s’assoient ! afin de contempler un étrange vitrail représentant une scène de boucherie dans laquelle un homme est sur le point de décapiter un cerf à la hache !... Nous profitons de cette stupidité animale pour ramper et sortir tranquillement de l’église ; dehors, nous cavalons dans la tempête.
- Allons nous réfugier sur la plage…
- Oui, mais promets-moi de monter dans ce Beffroi ténébreux.
- Je te jure, ma belle défigurée, que je m’y enfermerai…




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