mardi 27 décembre 2011

"Maclow, Ville-Fièvre" de Yann Bourven, éditions Sulliver (p.33)

     Le quartier où je jouais enfant, dans ma première vie. Une forêt hantée a remplacé le lotissement. D’après mes pauvres souvenirs je crois pouvoir affirmer que j’ai vécu dans cette rue dont les pavés et les boîtes aux lettres ont disparu sous la mousse ; une rue bordélique où Nature a repris ses droits.
     Une épaisse fumée me porte, les branches d’épines me fouettent les fesses. Le silence des conifères dessine un sentier de ronces que je suis en titubant ; l’alcool du ciel devient cette sève collante qui piège les rats et les écureuils.
      Je marche tout droit ; le hasard-rafale me fait parfois trébucher dans un ruisseau d’essence, alors je patauge parmi les perches éventrées, et je ressors, bavant sous le soleil qui me râpe les gencives. Séché, j’accoste un magnifique arbre centenaire, j’aimerais tellement y construire une cabane qui me servirait de résidence secondaire, mais les moignons des chênes calcinés se penchent, me forcent à repartir.
        La forêt c’est l’enfance retrouvée. Haletant, je me perds dans ce labyrinthe d’écorces au milieu duquel j’empoisonne mes souvenirs. Je caresse un monticule de granit rose qui fait de l’ombre à des voitures désossées depuis longtemps. J’arrive au niveau de la maison dont il ne reste plus grand-chose excepté une dalle de béton sur laquelle reposent trois cloisons violettes immortelles qui séparaient les chambres à coucher de mes parents et de mes frères. Les ruines me rendent un peu triste. Je m’assois sur une chaise posée au milieu de ce qui avait été la cuisine,
         et je revois ma mère,
         et je me souviens de mon Langage maternel,
     de nos jours il n’est parlé que par des spécialistes humains libérés, ou des Ombres indépendantes. Ce Langage a accouché de moi dans la douleur, cette ville incarnait cette douleur dont la terre orange ressemblait à ma mère semeuse qui, au fil des ans, s’est elle-même métamorphosée en douleur ; ensuite l’espoir a brûlé, nos libertés ont été réduites en cendres ; alors que reste-t-il de ce Langage qui a façonné mon enfance ? Quelques mots rouges et hurlés, quelques corps conteurs et délirants voletant d’une fleur carnivore à l’autre, quelques expressions organiques, quelques phrases maudites, quelques poèmes assassins, aujourd’hui je me souviens de ce discours fondateur prononcé par ma mère – ce Langage de douleur :

      « Oh le fiston qui trimballe ses débris altruistes au firmament des calmes ! Regarde ta mère qui trime ! Par là c’est l’automne des veines diurnes ! À peine relevée que j’ai déjà dû bêcher des sinistrés vacants aux allures de plaques gloutonnes ; oh l’fiston qui caramélise les plastrons de verves ! hou hou ! La nuit dernière, le fantôme de ton père me blessa il m’insulta, m’engraina dans mon pieu ; sales manies de grands sages, va ! T’en fais pas mon loulou, ta môman est là qui se pique au tragique en se radinant à l’aventure ! En unique tambouille à force d’uniformes déchirant l’âme du vice ; à toi le bonheur-brume ! Que c’est fort de voir ses progénitures s’activer branlant vers les plages blanches passant l’hiver, sucre et rhumes et lampes de chevet renversées à l’aube d’une défense sonore ! Que c’est bellissime de voir encore garés aux comptoirs les actuels gaillards sans muses défaites ! Ah, le fiston ! Des fois tu me fais rire à gorge déployée ; je t’ai regardé te détruire plissant les paupières un vrai singe de la fugue ! Qu’elle est rose en prenant par les champs ! Qu’elle est toute belle ta fugue mon gars quand t’es ma joie ma peine des opprimés ! Quand tu rougeoies les stèles cramoisies du siècle qui s’élance ! Allez va, tu tiens l’bon bout, à la tienne ! À la bonne humeur du pré des mangues croquées et lunatiques ! Aux saignements des chiennes chassées par l’antique merle chauve ! Sors de là ! t’es qu’un loup périssable aux dents d’illettré ; débouche la tei-teille cosmique qu’on s’en remet une petite avant de suffoquer gratuitement au crépuscule des morales ! Ah, le fiston ! qui brouille les familles jolies étrons déposés sous la pluie, et crasse et envole-toi et métrite et fumée plastique ! Attends encore avant de te tirer sale gosse ! T’es brûlant bon dieu ! on dirait une chaudière un océan de lave peut-être pas le soleil là tu peux toujours rêver ! c’est pas défendu à ce qu’y paraît ! Le serrurier m’a désenchantée hier au soir : il m’a balancé de l’acide dans les yeux !… et j’y vois plus grand-chose, ma cornée râle encore, un vrai tambour percé celle-là, quand elle s’enivre au bord de la rivière ! Ah, au fait, j’ai rossé l’arbre-moignon, tu sais bien celui qui te faisait peur, celui qu’était trop bruyant ! Ben il est à l’hosto du port cet obsédé du cul ! c’est  normal pour un marin mais faut pas exagérer ! Les hommes si tu les martyrises pas ils te foutent enceinte et qui qu’c’est qui trime c’est la daronne comme d’hab ! Toi tu t’en bats t’as une queue entre les jambes ! Mais gaffe quand même aux femelles désoeuvrées ! Me ramène pas un lardon à la baraque ! Ha ! J’m’étais promise de ne pas te donner de conseils, mais le désespoir me fait perdre les cheveux ! Alors, ne me crois pas ! Avance et tant pis ! Maintenant laisse-moi dormir le fiston, va-t’en, je dois me lever tôt demain : j’ai un sentiment à construire près d’la jetée ; tu sais bien qu’il n’y a que la mer qui me fascine ! »
               

vendredi 18 novembre 2011

Place de la République, Extrait de "Maclow, Ville-Fièvre" (éd. Sulliver, 2011)



Le lendemain matin je suis réveillé par le ronronnement d’un défilé d’hommes et de femmes penchés en arrière ; je me lève et rejoins ces êtres étranges, véritables zombis qui se rendent je ne sais où en grognant ; je me trouve au milieu du cortège et j’observe calmement le visage pelé de ces créatures aphasiques ; ils sont loqueteux, extrêmement maigres, leurs cheveux sont longs et sales, ils semblent attirés par quelque chose de surhumain ; j’arrête un homme au hasard.

                       - Où allez-vous ?
                       - Place de la République.
                       - Pourquoi ?
                       - C’est le jour des Amnésiques. Le jour de la boustifaille. T’es nouveau, toi.
                       - Je suis arrivé il y a une semaine. Je peux vous accompagner ?
                       - Bien sûr… quelle question.

          La foule se masse autour de la place, les gens attendent. Des camions-bennes et des camions-citernes sont garés en épi ; impatient, mon nouvel ami me serre le bras ; les Amnésiques hurlent : ON A FAIM, ON A FAIM ! Soudain des tonnes de déchets (carcasses d’animaux, restes de restaurants, produits périmés de la grande distribution, ordures ménagères, fruits, légumes et poissons des marchés) sont déversés sur les pavés ; des CRS nous empêchent d’avancer, et un gradé nous crie enfin : ALLEZ-Y ! VOUS AVEZ UNE HEURE ! Les flics s’écartent, les camions repartent ; et les gens se ruent dans cette fange organique hallucinante ; ils fouillent, ils rampent, se roulent dans les déchets, ils reniflent, s’étourdissent, s’alarment, se cambrent, replongent, ils ramassent, décortiquent, ils avalent, crachent, ravalent, croquent, arrachent, s’enlisent, se noient, se maquillent le visage avec le sang, des Indiens, des fous furieux en manque, des sauvages.
                   - Vous êtes complètement malades !
                  - C’est le jour des Amnésiques, mon pote ! Une fois par semaine les riches nous déversent leurs restes ! On est là pour crever de la Fièvre, et c’est tout ! C’est notre punition, notre torture !
                   - Et les autres, les habitants de la ville ? Ils ne font rien ?
                 - Ces abrutis qui assistent au spectacle ? Ces gens sont incapables de se révolter ! Encore moins de nous aider ! Ils se taisent, voilà ! Ils claquent leurs pensions, et ils se démerdent face à cette Fièvre qui les plombe ! Et si jamais ils tentaient d’aider les Amnésiques en leur donnant à manger ou en les hébergeant, ils risqueraient la mort. Tout se sait dans cette ville, elle est truffée de collabos et de caméras numériques. On est tous parqués dans cette ville-prison, et on ne sait même plus pourquoi…

        Des limousines se garent autour de la place, les vitres s’ouvrent et de gros hommes hilares nous balancent les restes de leurs dîners de la veille. Merci ! Merci ! crient quelques Amnésiques, les dieux vous le rendront ! Des femmes portant des manteaux de fourrures prennent des photos de la place noire de monde, flashs ! Elles gloussent, elles s’excitent, certaines s’accroupissent pour pisser près des corps rampants et affamés : il est beau celui-là, et lui ! oh j’adooore son p’tit cul ! Moi je fouille dans cette déchetterie, je retourne les bêtes qui se vident, mais non, je ne vois rien qui pourrait faire l’affaire…
                    - Ne fais pas tant de simagrées, on est pas dans un restaurant étoilé ! Penche-toi et mange ! T’as pas l’choix ! Ils vont tout nettoyer dans une demi-heure ! me dit-il en se goinfrant.
                    - Je ne sais pas par où commencer !
        Je glisse sur une flaque de sang bouillant et me rétame sur un tapis de poissons pourris ; je vomis de la bile dans une tête de mouton écorchée dont les yeux viennent d’éclater ; je ne supporte plus ce ramassis de barbaque fumante et infestée de mouches à merde.

               - Ha ! Tu n’en peux plus, tu suffoques, tu ne supportes pas ces cadavres de bêtes qui jonchent la prestigieuse place de la République ! Mais tu t’habitueras ; l’homme peut faire des choses horribles quand il crève la dalle…
                     - C’est impossible !
                   - Fais un effort, retiens ta respiration, et vas-y, graille ! Avale tout ce que tu peux, foies, côtelettes, couches de bébés, endives, pommes pourries, laitues, merguez crues, fais comme ce mec là-bas ! Allonge-toi sur le ventre pour laper cette flaque d’eau usée ; gave-toi ou la Fièvre te vaincra ! Miam ! Oui ! Déguste ces rognons, ces carottes, ces navets, et ces cuisses de poulets piétinées, tu peux aussi ronger ce fémur humain !
              Alors il se vautre avec les autres Amnésiques dans cette boucherie malsaine et se met à dévorer comme un fauve tout ce qui lui tombe sous la main ; je l’imite, je me jette dans le sang, c’est plus fort que moi, il faut que je me remplisse la panse, il faut que j’ingurgite les viandes pourries les quignons de pain rassis extraits de cette planète qui flambe ; tout est cru, les gens hurlent et boivent le sang des porcs égorgés ; on termine les bouteilles de whisky, on se gorge de bière bon marché ; on se caresse en tendant les fesses, des femmes se lèchent l’anus en malaxant de la terrine de lapin, deux garçons copulent dans la merde et les intestins ; je les regarde en me masturbant nerveusement. Ouais, c’est bien mon pote ! Prends ton pied ! Les gens dansent en se goinfrant, se tartinent le corps, glissent, pissent, ils se couvrent de sang et de viscères et dansent et dansent autour du tas de chairs-peaux-organes-os qui prend l’apparence d’une espèce de statue païenne organique dont les parois purulentes sont léchées goulûment par les Amnésiques nus.

                Soudain la fête est finie. Les flics sifflent et hurlent qu’il nous faut évacuer la place et rentrer ! Ils se servent des choqueurs pour mieux disperser la foule ! Les employés municipaux sortent les canons à eau ; les ordures et le sang s’écoulent dans les caniveaux, les Amnésiques sont terrifiés, ils s’enfuient, courent dans tous les sens, certains disparaissent dans les égouts, d’autres grimpent sur les toits des immeubles.
                     - Fuis, le nouveau, fuis ! Rendez-vous demain, avenue des Épidémies !


vendredi 25 mars 2011

Soulèvements (extrait de "Maclow, Ville Fièvre" de Yann Bourven / éd Sulliver / p.97)

Aujourd’hui : tempête – de Fièvres ? – sur Maclow. J’en profite pour me balader sur la plage déserte. Les militaires se sont enfermés dans leurs guérites. La mer est démontée. Je lutte contre les vents, je marche à contre-courant dans les dunes malaxées par les éléments…
À quelques mètres deux miradors s’écroulent : des cadavres de militaires déchiquetés sont projetés au-dessus de ma tête ; je m’abrite derrière une jeep renversée, ce spectacle de désolation me fait rire à gorge déployée.
Une dizaine de tourbillons se forment, soulevant la terre et les taudis du bidonville – peuplé de 200000 Amnésiques – bordant la côte ; des taules découpent des corps fuyants, les flics et les pompiers sont débordés ; je cours en direction du port dont les commerces viennent d’être balayés par des vagues de plus de 10 mètres. L’ouragan est sans pitié. Je décide de me diriger vers le centre-ville. Cadavres gonflés remontant à la surface du Fleuve devenu un monstre magnifique.

Certains contestataires – ceux dont la mémoire est revenue – profitent du chaos pour piller les magasins et les armureries. La révolte s’organise, des barricades sont dressées. Mais il faut faire vite. Une minorité de bourgeois peu courageux fuient à bord de voitures surpuissantes, mais la plupart d’entre eux se mettent spontanément à constituer des milices ; groupes d’intervention impitoyables ayant carte blanche : l’élimination systématique des meneurs est fortement conseillée ; les autres rebelles seront envoyés dans des hôpitaux afin d’être réopérés du cerveau comme il se doit ! Et cette fois, la sainte bourgeoisie espère en faire des Amnésiques à perpétuité ! Il ne faut pas que ça rate, bordel ! Vous entendez ? Mettez-les hors circuit ! Oui ! Débarrassez-nous de ces vermines ! Les ambulances sont partout, il faut faire vite, on décide de monter des blocs opératoires improvisés dans des réfectoires ou des usines désertées.
Ça flingue dans chaque recoin de la ville… Des armes, il nous faut des armes ! hurlent d’ex-Amnésiques insurgés. Fusillez-les tous, pendez-les ! répondent de jeunes héritiers endimanchés. Barrages de flammes. Cocktails molotov. Il faut détruire les symboles, statues des rois, les lieux de culte, les ministères, l’Assemblée corrompue, il faut éliminer les repaires des riches, les hôtels particuliers, les musées glorifiant le pillage des trésors africains, les casernes militaires. Des policiers égorgent des incendiaires dans des ruelles déchirées par les pluies. Avenue des Épidémies : coulée de sang et de boue emportant quelques Amnésiques endormis qui participaient au Carnaval hebdomadaire. Des femmes et leurs landaus sont fauchés par des limousines aux pare-brises défoncés ; des boutiques de luxe, des bureaux, des tramways et des voitures électriques sont systématiquement détruits. Les cimetières éventrés recrachent des milliers d’os qui pleuvent sur les toits des centres commerciaux. Et le quartier des affaires est touché.

Je m’abrite dans une église inondée. Je retrouve l’Ombre-femelle agenouillée dans l’eau boueuse devant une statue de la Vierge. Elle se goinfre de feuilles d’aluminium en pleurant… Elle me voit et me saute dans les bras.
- Le jour est là ! Il s’arrache les cheveux derrière les murs secoués par l’ouragan. Je t’attendais, tes rêves m’ont convaincue ! Je dois te faire visiter ta prochaine demeure – le Beffroi ténébreux ! – d’où tu projetteras ton Langage… Trois Ombres en colère m’ont pourchassée, mon amour, mais j’ai pu leur échapper, viens, suis-moi, c’est juste au-dessus…
Soudain, elle se met à vomir des phrases coupantes ! Elle s’accroche à ma peau tachée ; si elle est malade c’est parce qu’elle avale tout ce qu’elle rencontre, tout ce qui n’est pas vivant : carton, plastique mais surtout feuilles d’aluminium ; elle se suicide à petits feux.
- Pourquoi veux-tu en finir ? On pourrait vivre heureux, tous les deux.
- Je suis déjà condamnée, je ne peux pas changer les hommes, ils ne m’entendent pas. Je n’ai pas de talent.
- De quel talent parles-tu ? Nous sommes seuls face à nous-mêmes !

Trois ours bruns surgissent soudainement dans l’église ! Nous sommes paralysés de peur ; ils se mettent à grogner et à nous insulter avant de s’élancer dans notre direction ! Elle reconnaît la voix des trois Ombres qui me cherchent depuis plusieurs semaines. Nous nous défendons comme nous pouvons, mais leurs coups de griffes sont imparables ! L’Ombre-femelle est défigurée ; je marche sur les lambeaux de son visage…
Violent coup de vent ! Les orgues se détachent et basculent sur les trois bêtes féroces ! Nous profitons de l’occasion pour nous cacher sous un banc ; les ours se dégagent, ils ont l’air sonnés, ils reniflent un Jésus crucifié, grognent, lèvent le museau vers la lumière et tout à coup… s’assoient ! afin de contempler un étrange vitrail représentant une scène de boucherie dans laquelle un homme est sur le point de décapiter un cerf à la hache !... Nous profitons de cette stupidité animale pour ramper et sortir tranquillement de l’église ; dehors, nous cavalons dans la tempête.
- Allons nous réfugier sur la plage…
- Oui, mais promets-moi de monter dans ce Beffroi ténébreux.
- Je te jure, ma belle défigurée, que je m’y enfermerai…